Après la séance présentation du séminaire scenes, la deuxième séance d’hier était consacrée à l’étude des pratiques numériques, mais pas celles des Français, celles des étudiants du séminaire. Je dois avouer apprécier ce type de séances : au début ils ne font que répondre aux questions, puis à mesure viennent les commentaires et les connexions d’idées pour finir par une tentative de leur part de se définir en tant que génération par rapport aux usages numériques. L’expérience précédente menée en Master Management des Médias m’a cependant amené à éliminer l’utilisation des post-it, ils ne collent pas bien au tableau, malgré mes diverses tentatives, il est trop propre et trop lisse (et les versions numériques des post-it n’ont pas encore le degré d’interactivité suffisant pour moi). Donc j’y suis allé avec les marqueurs et j’ai récupéré les photos de chaque tableau, puisqu’avec ce genre de séances, tout n’est pas figé, le chemin pris dépend de la réaction des étudiants. Comme dirait l’autre, ce qui compte n’est pas le résultat mais le chemin pris pour y arriver. Voici une petite et rapide synthèse.
Les étudiants n’habitent plus chez leurs parents, et alors ? Ben justement... Première question : Vous habitez toujours chez vos parents ? La réponse est négative, ils habitent sur Rennes en tant qu’étudiants la semaine et certains week-end, mais leurs parents habitent ailleurs. Cet ailleurs est loin d’être négligeable, il signifie très clairement un éloignement physique de la famille, voire des amis du lycée, et les conséquences sont alors l’apparition ou le renouvellement de l’ordinateur portable. Ainsi, il semble y avoir un nouveau rite culturel de l’entrée à la faculté : demeurer connectés via une une proximité numérique. Mais cet éloignement physique de même que le statut de nouvel étudiant a également d’autres conséquences en termes de déplacements, de sorties et d’usages numériques sans oublier les contraintes financières non négligeables.
Une tendance au multi-équipement... Nous avons commencé par l’équipement des étudiants (la possession, la fréquence et le nombre d’heures d’utilisation éventuellement) : la télévision, la radio (1), le réveil, la montre, le lecteur DVD, le magnétoscope, la console de jeu portable et fixe, la caméra, le téléphone fixe, l’appareil photo argentique et numérique, l’ordinateur fixe et portable, la connexion filaire, la connexion wifi, la chaîne hifi, l’assistant personnel, l’agenda papier, la tablette numérique, le téléphone portable et smartphone, le baladeur numérique, etc. Nous ne listons pas tous les résultats discutés, le plus important ici est que tous les équipements sont détenus et utilisés par au moins un étudiant, la plupart en ayant plusieurs.
Mais un usage quotidien uniquement de l’ordinateur et du téléphone portables... L’utilisation d’un équipement peut-être nulle, comme la seule étudiante possédant un réveil, ou les deux autres un radio-réveil mais aucun ne l’utilise. L’illustration la plus claire peut-être l’appareil photo, quelques uns argentiques avec une utilisation très ponctuelle, tous numériques avec une utilisation très peu quotidienne, beaucoup moins fréquemment que l’appareil photo présent sur le téléphone mobile. L’autre illustration peut-être la montre : la majorité en ont une mais un oubli n’est aucunement un problème, il s’agit finalement plus d’un bijou que d’un outil. Au final, les seuls équipements possédés par tous et utilisés au quotidien sont l’ordinateur et le téléphone portables, et le baladeur numérique (mais nous n’avons pas approfondi ce point).
Avec une connexion partout et tout le temps. Nous nous focalisons alors sur l’ordinateur et le téléphone portables. Tous possèdent un ordinateur portable principalement connecté en wifi (sauf besoin de rapidité pour téléchargement) chez eux. Mais ils l’utilisent également (moins quotidiennement va-t-on dire) dans tout type de lieux. L’ordinateur fixe est peu présent, sauf à Sciences Po (2). L’ordinateur des autres est très faiblement utilisé (notion d’ordinateur personnel, PC après tout ?). Surtout, il est utilisé tous les jours, il tend également à l’avoir presque toujours avec eux, il n’est quasiment jamais éteint. Il s’agit clairement d’un outil de connexion avec les autres (sens large) et les médias (sens large). Nous obtenons les mêmes conclusions pour le téléphone portable, il n’est jamais de chez jamais éteint. D’ailleurs, il ne semble même pas qu’avoir un ordinateur portable sans connexion soit envisageable. Au final, ils sont connectés en permanence et une coupure a fortement tendance à les stresser (ce qui est par ailleurs le cas de tous les inconditionnels de leur téléphone ou de leur ordinateur).
Deux écrans pour tous les usages possibles et imaginables... Globalement, nous avons tous les usages possibles et imaginables. Ce qui nous intéresse c’est ce qui ressort en les laissant parler, les noms des sites et des applications, le contexte d’utilisation, etc. Des deux équipements, c’est l’ordinateur portable qui permet de faire le plus de chose. Nous commençons alors par les usages du téléphone mobile. Les usages les plus fréquents parce que plusieurs fois par jours quasiment (ou très systématiquement) : téléphoner, envoyer des textos, prendre des photos, et utiliser le réveil. Par ailleurs, Facebook de très loin (ils l’avaient initialement oublié tellement Facebook ressort naturel (3)), Skype ensuite, puis toutes les fonctions (ou presque possibles) : l’information (presse, blogs, Wikipedia (4), l’information pratique (cinéma, guides de voyages), le commerce en ligne (billets de train, Amazon et banques), le visionnement de vidéos (Youtube notamment), la musique (et Shazam également), et le divertissement avec des «applications idiotes et débiles», lesquelles sont séparées des jeux (les vrais !) ; ah oui, et n’oublions pas l’utilisation du téléphone comme GPS également, relativement importante.
Un écran pour une panoplie d’usages en même temps. Et avec l’ordinateur portable connectée alors ? Quelles sont les grandes différences, outre le fait que c’est un équipement permettant de travailler ? Il est beaucoup plus utilisé pour le visionnement de films, de séries et de vidéos (Youtube encore), en téléchargement ou en streaming, légalement, cela va de soi :) Il est également mobilisé dans le cadre de l’écoute de musique (en provenance de l’ordinateur ou de radios avec Deezer), les chaînes hifi possédés ne servent alors que d’amplis pour la musique (comme parfois pour les films). Dans le même temps, ils l’utilisent très fortement pour le commerce en ligne (livres, places de concerts, etc.). Et bien évidemment comme moyen de communication, le mail n’a pas disparu de la surface de la terre, Skype est fortement présent mais également Facebook, encore et toujours (5). Découvrir, écouter, charger, participer pour faire vite. Mais ce qui bien évidemment ressort le plus important est leur côté multi-tâche où tout ce que nous faisions avant sous différents supports l’est ici fait uniquement avec l’ordinateur : la boîte mail, Facebook et Skype sont toujours allumés, la musique en fond, pendant que l’ordinateur télécharge de la vidéo, tout cela en s’informant, via la presse ou la blogosphère.
Des sorties majoritairement entre amis... Une autre manière d’aborder la problématique des usages est de les remettre en perspective avec leurs sorties : cinéma, concert gratuit, payant et forcé (6), musée, théâtre, opéra, sorties dans la rue ou autres, sorties chez quelqu’un, sorties au restaurant, le sport, ou encore les loisirs autres. J’avais oublié malgré moi une caractéristique importante de la ville de Rennes : le marché des Lices du samedi matin. En la matière, compte-tenu de leurs statuts d’étudiants, ils ont au quotidien, une préférence pour un accès gratuit à la culture (d’où l’utilisation des équipements pour de l’information pratique)... Parmi tout cela, quel est l’élément le plus fréquent, et celui qui accapare le plus de leur temps ? Les sorties entre amis tout simplement.
Et une organisation des plus spontanée via le numérique. Comment s’organisent alors ces soirées ? C’est ici où nous voulions arriver. A l’unanimité : au dernier moment, toujours et encore. Certains lancent une invitation Facebook, mais c’est surtout le téléphone mobile qui sert à organiser et coordonner ces soirées : ils passent 20 appels, lancent autant de textos au dernier moment, pour des soirées à 4 avant de fusionner éventuellement les différentes soirées. La ponctualité n’est pas de mise puisque «dans la soirée» est une indication relativement large, et «être en retard» n’a pas dans ce cas de figure d’existence, etc. Cette organisation «chaotique» est permise par le téléphone portable. Ainsi, il convient de rappeler que le rythme étudiants est finalement les études et les sorties, et il s’agit d’une génération certes culturelle mais également très fortement spontanée.
Alors finalement, comment se définissent-ils ? Génération hypermobile, hyperconnectée et hyperspontanée. Ils acceptent l’idée d’un changement culturel et générationnel extrêmement important. Pour aller plus loin, la séance de la semaine prochaine traitera du déluge numérique et reviendra sur les pratiques culturelles et numériques des Français, lesquels ne diffèrent pas des étudiants pour la génération concernée. Et surtout, lancement du petite réflexion puisque cela est ressorti de la séance : prendre une carte de Rennes, son agenda quotidien, ajoutez y les usages numériques, et nous en rediscutons dans quelques semaines. Nous allons bien voir jusqu’où nous mènera ce nouveau matériel.
(1) Les étudiants ne connaissaient pas la différence entre une radio fixe et une radio portable. Qui s’en souvient me direz-vous ? L’impact a pourtant été relativement fort du côté des médias dans les années 1970 : puisqu’il s’agissait finalement du premier support portable de masse permettant de recevoir l’information n’importe où n’importe quand. (2) L’année passée, dans les amphithéâtres de Sciences Po, l’accès au wifi a été coupé, ce qui ce qui n’est pas pour plaire aux étudiants. (3) Cela me rappelle également les étudiants de Master, Facebook naturel, quant à Google tellement synonyme du web, personne ne l’avait cité. (4) Wikipedia également cité par les étudiants du Master, avec fréquemment un usage détourné, lors de soirées avec des questions existentielles. (5) A cette date, deux étudiants étaient allés voir le film «The Social Network». (6) Dans le sens des petits concerts présents dans la rie ou dans le métro et non choisi par eux-mêmes.
Pourquoi j’en parle ? Scenes est un projet de séminaire organisé par everydatalab pour Sciences Po Rennes, cela fait pleinement partie des activités de l’entreprise.