Mon cours d’économie des médias de 4ème année à Sciences Po vient de reprendre pour la 4ème saisons. Mes notes introductives sont disponibles en ligne. Petit extrait.
Nous allons parler des médias, à savoir la presse, la radio, la télévision /et/ l’Internet. Pourquoi ais-je écrit /et/ ? Il ne s’agit aucunement d’une erreur de frappe, mais d’une différence majeure du fonctionnement économique entre les médias traditionnels et les nouveaux médias. La petite leçon de ce cours, et une première référence nécessaire à lire : Dominique Cardon, 2010, La démocratie Internet. Promesses et limites, Editions du Seuil. Nous y reviendrons au cours des prochaines séances.
Les médias traditionnels avant l’arrivée de l’Internet (Minitel inclu) sont (notamment) basés sur les caractéristiques suivantes : le contrôle éditorial, l’économie de la rareté et le public passif ; les flux d’information passent par un réseau centralisé, séparés des flux de communication. Illustration. La presse maîtrise la chaîne de valeur des sources à la distribution en passant par la production du contenu, leur raison d’être est de chercher, rédiger, sélectionner, hiérarchiser et organiser l’actualité pour produire un journal ou un magazine. Le nombre d’acteurs est limité, le volume d’informations est limité, rare face à tous les événements ayant lieu de par le monde. La presse propose et le lecteur dispose, ses actions sont limités : acheter ou ne pas acheter tel ou tel journal, lire ou ne pas lire tel ou tel article. Au-delà de ça, il ne peut rien faire. L’organisation de ces flux d’informations est centralisée, la presse est alors le coeur de ce réseau d’informations et a la pleine maîtrise de toute la chaîne. Elle est émettrice et s’adrese à un ensemble de récepteurs, un média de masse. Les possibilités de communication ne sont pas entrelacées, elles sont de l’ordre des télécommunications, le public discute avec le public. Même le Minitel répond à ces critères, la communication existait mais elle était juxtaposée avec l’information, aucunement entrelacée. Autre illustration. La télévision, vous pouvez l’allumer ou l’éteindre, zapper ou pas. Vous pouvez lui parler, mais elle ne vous entend pas, ne peut vous répondre. La presse fonctionne sur ce modèle depuis Gutenberg, la radio et la télévision depuis le siècle dernier.
L’Internet nous arrive au début des années 1990 et fonctionne sur un modèle fort différent. L’information et la communication sont pleinement entrelacées au sein d’un réseau décentralisé d’ordinateurs et de serveurs, l’Internet devient rapidement uns scène médiatique diverse (et complexe) avec de nouvelles formes médiatiques. L’innovation ne vient pas du coeur du réseau mais bel et bien de sa périphérie. Le public peut devenir s’il le souhaite actif, il peut être émetteur et récepteur, peut s’adresser aux masses, il peut commenter, voter, interpeller, discuter, compléter, débattre, partager, diffuser, collaborer, et ainsi de suite. Il peut le faire entre usagers ou avec les médias en ligne. Et comme les médias traditionnels ne sont pas coutumiers de ce mode de fonctionnement, il émerge alors un ensemble d’innovations adaptées à l’Internet, dont certaines se transforment en entreprises, elles comblent des fossés laissés par les anciens médias, ou développent des nouveautés. Entre les individus et les nouvelles entreprises, le nombre d’acteurs ne cesse de grandir, la concurrence se fait beaucop plus forte au sein de la sphère médiatique, l’information disponible et accessible n’est plus rare, nous sommes dans l’économie de l’abondance. Les médias traditionnels n’ont plus la mainmise sur toute la chaîne de valeur, tant au niveau des sources que de la diffusion, et même de la production, ils font face à de gros acteurs avec lesquels ils doivent apprendre à jouer dans ce nouvel environnement économique. Ils ne maîtrisent plus tout, même plus la manière dont l’usager va se saisir de son contenu. Il n’est plus obligé de passer par la Une, de lire tout les articles du jour, d’attendre les titres dans sa boîte aux lettres, de préférer les sujets imposés, et ainsi de suite. Et ce qui est valable pour la presse l’est également pour la radio et la télévision. Les possibilités d’entrée dans l’information peuvent être éditoriales, personnelles, sociales ou encore multimédia. Elles dépendent fortement de la façon dont les usagers vont entrelacer l’utilisation des différents supports numériques en plus du papier : ordinateur portable, smartphone, tablette, appareil photo, consoles de jeux, télévision et tous les écrans à disposition, que chacun mobilise en fonction de ses contraintes et ses loisirs, de son temps et de son espace, de sa personne et de son entourage. La complexité est de rigueur.
L’Internet est un média de masse, mais ne se situe pas dans la continuité logique de la presse, de la radio et de la télévision. Une véritable révolution présente dans notre quotidien. Et comme dans toute révolution, il y a de la destruction d’anciens acteurs et la création de nouveaux acteurs (Joseph Schumpeter), il en ressort une période de luttes et de conflits entre ces deux médias (François Perroux), mais également un fossé culturel entre les différentes générations d’acteurs, une incompréhension générationnelle. Nous ferons un tour historique, sociologique et économique sur ces questions et sur une autre, extrêmement importante au sein de toute révolution : les innovations, les supports, les narrations, les contenus... les nouvelles formes médiatiques. Nous en parlerons, nous l’étudierons, nous le développerons. Pour commencer à aborder toute cette nouveauté, je vous renvoie pour le moment au deuxième ouvrage de référence du jour : Eric Scherer, 2011, A-t-on encore besoin des journalistes ? Manifeste pour un «journalisme augmenté», Editions PUF.
Pourquoi j’en parle ? Je fais le cours, j’accumule des notes et des slides. Plutôt que de laisser tout cela perdu dans mes cartons et mes disques, je le rends disponible en ligne.

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